— VARSOVIE, 10 JUIN 2026
« On l’appelle la “Cracovie magique” », raconte-t-on à l’envi aux touristes à propos de la ville où j’ai fait mes études universitaires. Ayant grandi dans une ville postcommuniste, habiter un charmant immeuble du XIXe siècle me semblait être le summum du raffinement. Surtout pour une étudiante en philosophie. La règle était simple : plus il y avait de moisissure sur les murs, plus on avait de chances d’atteindre la sagesse métaphysique.
Après des semaines passées à chercher des annonces, deux amis et moi avons atterri dans un Służbówka, une sorte de petit appart sombre aménagé dans ce qui avait autrefois été des chambres de bonne. Ce n’était pas donné. En hiver, il faisait si froid que notre dentifrice gelait. L’eau de la douche nous donnait des décharges électriques. Un jour, un tuyau d’égout a éclaté dans le mur. Le propriétaire de l’immeuble, un avocat réputé de Cracovie, a déduit le coût des dégâts de notre caution.
Toutes celles et ceux qui ont commencé leurs études universitaires en Pologne en 2009 ont vécu une histoire similaire. Habiter une chambre de passage ou sur une « mezzanine » – ce qui désignait généralement une plate-forme en bois coincée sous le plafond. Survivre à coups de pâtes au ketchup. Enrichir des propriétaires qui profitaient de notre naïveté.
Les étudiant·es d’aujourd’hui ne sont guère mieux loti·es. Certains de ces taudis ont été rénovés. Ils sont désormais équipés de parquet stratifié bon marché, d’une lampe IKEA et portent l’étiquette « appartement ».
Les moquettes de l’ère communiste ont disparu, mais les prix ont doublé.
L’accès relativement égal à l’éducation – l’un des avantages de la version d’Europe de l’Est du communisme – appartient désormais définitivement au passé. Mais le plus grand changement ne concerne pas le logement en soi. C’est la façon dont les étudiants le perçoivent.
Nous pensions que ça faisait tout bonnement partie de l’expérience étudiante. Nous ne nous sommes jamais demandé : pourquoi une université publique n’offre-t-elle pas les conditions nécessaires pour étudier ? Et la génération Z ne cesse de poser cette question.
En mai dernier, des étudiant·es de l’université de Varsovie ont occupé un bâtiment du campus. Ils réclamaient des cantines publiques, davantage de places en résidence universitaire et la reconnaissance des conditions de vie comme un élément de l’éducation, et non plus comme un problème personnel réservé aux jeunes malchanceux·ses issu·es de petites villes.
À l’époque, Krytyka Polityczna (le média pour lequel travail Kaja, ndlr) avait interviewé les organisateur·ices de la manifestation. L’un de leurs interlocuteur·ices, Staszek, avait alors déclaré qu’environ seuls 7,5 % des étudiant·es de l’université de Varsovie pouvaient compter sur une place en résidence universitaire. Tou·tes les autres étaient contraint·es de se tourner vers le marché locatif privé. La semaine dernière, je l’ai appelé pour lui demander si la grève avait changé quelque chose.
« Il n’y a toujours pas assez de places en résidence universitaire. Il n’y a toujours qu’une seule cantine publique à Varsovie », a-t-il admis à contrecœur. Il m’a parlé des heures passées à parcourir OLX (un site de petites annonces, ndlr) et les groupes Facebook. Des chambres à Varsovie qui coûtent 2 000 zlotys par mois – plus de la moitié du salaire minimum en Pologne. Du fait que la plupart des étudiant·es doivent désormais concilier études et travail à temps plein. « Certains ont la chance de pouvoir étudier tout en travaillant », m’a dit Staszek. « Une de mes amies travaille à une réception où il y a très peu de passage, ce qui lui permet de lire ses livres ou de rattraper les cours manqués. Mais dans de nombreux cas, la charge de travail oblige les étudiants à interrompre leurs études ou à les abandonner complètement. ».
Pourtant, Staszek ne considère pas la grève de l’année dernière comme un échec.« La grève a permis de sensibiliser davantage les gens au problème. Les autorités universitaires et les responsables politiques peuvent toujours essayer d’esquiver leurs responsabilités, mais au moins ils ont quelque chose à esquiver, désormais, poursuit-it. Quelqu’un pose des questions. Les médias posent des questions. Les électeurs posent des questions. Le mois dernier, des chercheurs polonais sont descendus dans la rue pour réclamer que les dépenses consacrées à la science soient portées à 3 % du PIB. Ils ont intégré nos revendications à leur campagne. » Des revendications. Voilà le mot clé.
Nous, la génération Y, avons transformé nos cauchemars immobiliers en anecdotes amusantes. La génération Z, elle, en fait des revendications politiques.
Et elle fait entendre sa voix lorsque ces revendications sont ignorées. En mai dernier, au lieu de la cafétéria abordable que les étudiants réclamaient, la bibliothèque de l’université de Varsovie a ouvert le BUWBAR, une « aire de restauration de style loft » servant de la « cuisine de rue haut de gamme ». Les manifestations étudiantes ont fini par forcer l’établissement à fermer, du moins temporairement. Les autorités universitaires ont ensuite informé les représentant·es étudiant·es qu’elles négociaient avec le propriétaire pour adapter le menu au budget des étudiants.
À 19 ans, j’aurais probablement haussé les épaules et accepté la situation. J’aurais supposé que le monde appartenait aux avocats propriétaires d’immeubles et aux personnes qui pouvaient s’offrir un matcha latte à la bibliothèque. Les étudiants d’aujourd’hui se battent pour changer ce monde. Et même lorsqu’ils ne gagnent pas, ils refusent de prétendre que c’est normal.
— KAJA
Kaja est journaliste chez notre partenaire polonais Krytyka Polityczna.

