N°65 — Swimming against the tide

Venice has become a symbol of overtourism, which disfigures cities and empties them of their inhabitants. Nevertheless, four years ago, bucking the trend of residents leaving the floating city for the mainland, Nicolò chose to move to Giudecca, one of the main islands in the lagoon.

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Venise, le 7 janvier 2026,

Je suis Vénitien, mais j’ai toujours habité de l’autre côté du pont (qui relie le centre historique de la ville à la terre ferme, ndlr.). Avant mon emménagement, il y a quatre ans, jamais je n’avais pensé à m’installer dans le centre historique.

Venise n’est pas une ville comme les autres : elle est inconfortable. Par exemple, si tu as une voiture, tu dois la laisser sur la terre ferme et un parking peut te couter 1700 euros par an. Ensuite, pour te déplacer, tu dois avoir un abonnement annuel aux vaporettos (les bateaux-bus qui desservent la ville et une partie de ses îles, ndlr.) qui vaut un peu plus de 200 euros. Puis, tu dois t’acquitter de loyers dont les montants ont explosé.

Je n’ai pu m’installer ici que parce que la municipalité avait lancé un appel d’offres pour des logements sociaux, afin de permettre à celles et ceux qui ne pouvaient pas obtenir de prêt immobilier pour acheter une maison d’accéder à un logement dans le centre-ville à un loyer modéré. L’idée de base de la mairie pour freiner le dépeuplement du centre historique était d’essayer d’y ramener de jeunes couples dans l’espoir qu’ils aient des enfants et puissent ainsi augmenter le nombre de résident·es à l’avenir.

Au milieu des années 1950, Venise était au sommet de sa densité démographique, avec plus de 110 000 habitants. Aujourd’hui, nous sommes 48 000. Environ 60 000 personnes ont quitté la ville, surtout à partir des années 1980.

Étant originaire de cette province, je suis toujours venu travailler à Venise, donc la ville fait partie de moi. Je vis maintenant à la Giudecca, l’un des rares quartiers qui soient encore populaires. Mais ici aussi, les prix des logements deviennent très élevés.

Dans cette ville, il y a une blessure qui vous fait sentir que Venise vit pour le tourisme. Vous le voyez le soir à 23 heures, lorsque vous vous promenez sur une place comme Saint-Marc, vide, alors que d’habitude, ce type de lieu est le cœur battant d’une ville. Vous le voyez dans les vaporettos : lorsqu’il y a des événements importants, le nombre de trajets augmentent, mais uniquement pour les lignes empruntées par les touristes, pas pour celles que les résident·es utilisent principalement.

Le reste du temps, les bateaux sont pleins et parfois vous laissent à terre, ce qui signifie que vous risquez de perdre au moins 20 minutes. Cela peut arriver lorsque vous rentrez chez vous ou lorsque vous allez au travail. Aux heures de pointe, parmi les touristes et leurs valises, il y a les ouvriers et les ouvrières des chantiers, les travailleurs et les travailleuses de la cité, qui ne parviendront peut-être pas à monter au milieu de la foule. C’est pesant. Toutes ces petites choses vous font vivre la ville dans un état de stress.

Moi aussi, je me suis mis à râler comme les vieux Vénitien·nes, qui se plaignent de la situation, alors qu’iels sont peut-être les premie·res à vendre leurs vieilles maisons familiales ou celles de leur grand-mère à des hôtels ou à les louer pour des séjours de courte durée.

Quand au bar, je parle du fait que j’ai déménagé à Venise, je constate que le rapport est de un pour dix : lorsqu’une personne emménage à Venise, dix la quittent. Un de mes amis qui a vécu à la Giudecca pendant 37 ans, a lui aussi fini par vendre sa maison et est allé vivre là-bas, sur le continent.

Mais après tout, c’est compréhensible, avec le manque de services et le coût de la vie deux fois plus élevé qu’ailleurs, pourquoi s’embêter ? Maintenant, il arrive même à mettre quelques sous de côté. Il a surtout déménagé à cause des services, parce qu’il lui manquait une communauté.

Le tourisme a transformé les emplois de la population qui vivait ici. Il n’y a plus de cordonnier, mais un barman, plus d’ouvrier qui travaillait au moulin, mais un réceptionniste. Il n’y a plus de pêcheur·euses qui pêchaient les « moeche », ces petits crabes qui étaient un mets délicieux réputé de la lagune. Les magasins tels que les boulangeries ou les boucheries disparaissent, remplacés par des bars où les gens viennent acheter un sandwich.

Le prix du marché est fixé par le tourisme, le prix du loyer est fixé par le tourisme. La situation actuelle ne laisse pas beaucoup de choix : elle finit par vous obliger à vendre, peut-être à de grandes holdings qui achètent et transforment les maisons en AirBnB. Et si vous dites non et essayez de ramer dans une autre direction, ce système essaie encore et toujours, et finit par vous pousser à dire oui. C’est ainsi que, petit à petit, le centre historique se dépeuple.

Je me suis installé ici il y a quatre ans, uniquement grâce à ce projet de logements sociaux avec des loyers réglementés. Mais au final, malgré les désagréments, au cours de ces années, je me suis dit plus d’une fois : « Pourquoi ne suis-je pas venu ici plus tôt ? »

Nicolò       

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