N°47 — The shape of no water

Here in Sicily, we’re well prepared. We grew up in a place where it’s almost normal to regularly not have running water in our homes. This probably sounds strange for those who are used to always having running water —like in the rest of Europe— but in the vast majority of rural areas, especially in…

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Enna, le 22 avril

Ici, en Sicile, nous sommes bien préparé·e·s. Là où nous avons grandi, il est presque normal d’avoir des coupures régulières d’eau courante. Ce n’est que récemment que, dans les zones les mieux desservies, on a commencé à avoir un approvisionnement continu 24h/24.

Cela peut sembler bizarre pour ceux qui ont l’habitude d’avoir toujours accès à l’eau courante, comme dans le reste de l’Europe, mais dans la grande majorité des zones rurales, surtout au centre et au sud de la Sicile, l’eau du robinet est toujours rationnée.

C’est pour ça qu’on a appris à gérer la situation par nous-même, en achetant des réservoirs d’eau pour la stocker en prévision des moments où l’approvisionnement municipal est coupé. J’ai moi-même un réservoir d’eau de 1000 litres chez moi.

J’ai plus de 60 ans, et je me souviens que même quand j’étais enfant, avoir de l’eau en été n’était jamais certain. On remplissait la maison avec des récipients, utilisait la baignoire comme réservoir, et il y avait des seaux partout.

C’est toujours le cas aujourd’hui. On récupère l’eau de la machine à laver pour la chasse d’eau. On garde un seau pour recueillir l’eau froide de la douche le temps qu’elle se réchauffe. J’ai même vu des systèmes de contrôle du niveau d’eau dans les réservoirs grâce à une application, pour toujours garder un œil sur la quantité d’eau restante.

Ici, c’est comme si on était des élèves modèles ayant bien écouté les cours d’écologie et les mettant parfaitement en pratique. Pas une goutte d’eau n’est gaspillée — mais c’est une durabilité forcée. Qui relève davantage de la survie que de la vertu.

Même avec toute cette organisation, nous avons été très durement touché·e·s par la longue sécheresse de l’année dernière, qui a duré quasiment dix mois.

Il s’écoulait parfois six jours consécutifs sans que l’eau sorte du robinet, et il fallait se débrouiller uniquement avec le contenu du réservoir pendant tout ce temps. Toute l’organisation est devenue extrêmement difficile.

La qualité de l’eau aussi pose problème. L’ea dans les réservoirs n’est pas la même que l’eau qui sort du robinet : les réservoirs accumulent du dépôt, ils s’encrassent, l’eau devient trouble.

Cuisiner demandait énormément de bouteilles d’eau, avec des coûts astronomiques. Et pour couronner le tout, nous vivons dans la région d’Italie où l’eau est la plus chère : un mètre cube peut coûter jusqu’à 4 euros. Pour certain·e·s, la facture s’élevait de 1000 à 1500 euros.

Dans certaines zones, comme la ville de Caltanissetta, des réservoirs d’eau ont dû être acheminés par camion. Certains quartiers se sont retrouvés sans eau pendant plus de 110 jours — y compris des écoles, hôpitaux et bâtiments publics.

Les gens faisaient la queue dans les rues pendant des heures avec leurs bidons sous la canicule. Parfois, l’eau était épuisée avant que chacun ait eu sa part, ce qui provoquait tensions et conflits : « Pourquoi avez-vous plus de bidons que moi ? », « Vous en prenez combien ? ». Dans la ville de Troina, les habitant·e·s sont même allé·e·s jusqu’à occuper les stations d’épuration d’eau.

Il y a deux causes principales à tout ça. La première est l’inefficacité totale du système hydraulique sicilien. Des milliards ont été dépensés pour des digues qui ne fonctionnent pas et le système d’acheminement est criblé de fuites.

La seconde cause est le changement climatique. Du fait de sa position géographique, la Sicile est un territoire très sensible. Le Sahara n’est qu’à 200 kilomètres à vol d’oiseau, et les conséquences de cette proximité nous atteignent très rapidement.

L’an dernier, nous avons connu huit mois d’anomalies thermiques, avec des températures bien au-dessus de la normale. Ce qui signifie des taux d’évaporation élevés et une terre desséchée.

Et même quand il pleut, les précipitations sont irrégulières. Dans certaines régions de Sicile, il a plu en un mois l’équivalent de ce qui tombe normalement en deux ans — et bien que ma région se trouve à seulement 50 kilomètres, il n’y est pas tombé une seule goutte. Les précipitations que nous avons eues en Sicile ces dernières semaines n’ont pas résolu le problème.

Il y a deux ans, une forte sécheresse a touché le nord de l’Italie, asséchant presque un fleuve, le Pô. Il y a quelques jours, une nouvelle alerte a été lancée concernant le massif des Dolomites, où les glaciers sont descendus en dessous de leur niveau minimum.

Le problème, c’est que les gens oublient vite. On ne devrait pas penser au changement climatique en se disant « Oh, il fait plus chaud », mais plutôt « Le climat a complètement changé ». Et nous vivons dedans.

Giuseppe Maria

Giuseppe Maria Amato est un géographe sicilien et consultant en environnement. Pour In Vivo, il raconte les défis liés à la pénurie d’eau actuelle en Sicile, une crise causée à la fois par un système hydraulique régional défaillant et par les effets du changement climatique.

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