N°43 – Showers to help

I will never forget the image of that boy, Jamal. Lying there on the ground in the woods, half naked, barefoot, his feet curled. What had happened to him had happened to many people: he had been found by the Croatian police, beaten, robbed of everything, stripped and sent barefoot back across the border.

Par

Schio, le 25 février

Je n’oublierai jamais l’image de ce garçon, Jamal. Étendu là, par terre dans les bois, torse nu, ses pieds nus repliés. Il lui était arrivé ce que beaucoup d’autres personnes ont subi : il s’était fait prendre par la police croate, qui avait roué ses pieds de coups, l’avait dépouillé, déshabillé et renvoyé pieds nus de l’autre côté de la frontière.

Je me suis demandé : et si on avait pris un autre chemin ?

On a commencé notre activité en 2018. Mon mari et moi connaissions une association aidant les personnes qui empruntaient la route des Balkans, et iels nous avaient demandé un coup de main. Alors mon mari, P., est parti en Bosnie.

À son retour, il nous a raconté les conditions épouvantables dans lesquelles vivaient ces gens, dans les bois. C’est là qu’on a commencé nos relais d’aide. Avec l’aide de quelques ami·e·s, on a rassemblé des provisions, puis on a loué un van pour les transporter. C’était très spontané, même un peu désorganisé, mais c’est comme ça qu’est né notre collectif. Il s’est développé petit à petit et est devenu plus structuré, en partie grâce à G., un étudiant de Schio en année d’Erasmus à Athènes, qui s’était déjà trouvé en contact avec des réalités similaires.

La police aux frontière ne voulait pas qu’on soit en contact avec les migrant·e·s, et il nous fallait parfois ruser pour arriver jusqu’à eux. Par exemple, un jour, pour justifier la quantité de sacs de couchage, couvertures et nourriture que nous transportions, nous avons prétendu être des scouts, avec des foulards et des chapeaux.

La situation dans les squats bosniens était critique. Il y avait des problèmes d’hygiène majeurs et une épidémie de gale. On s’est dit que notre association pouvait peut-être s’en occuper. Alors on a récupéré des caisses en plastique utilisées pour les fruits sur les marchés, et on y a rassemblé un petit chauffe-eau électrique, une batterie, un tuyau de douche et une bonbonne de gaz. En y ajoutant une tente de douche Decathlon, on obtenait une petite douche portable.

À partir de là, durant l’été 2020, on a fait des allers-retours à la frontière bosnienne avec nos douches, crèmes, médicaments contre la gale et vêtements neufs.

Au début, les migrant·e·s ne nous faisaient pas confiance. Un membre de notre collectif a dû prendre une douche devant eux pour leur prouver que c’était sans danger, et même pire, que ce n’était pas un piège.

On a continué comme ça pendant deux ans, durant lesquels on a entendu de nombreux témoignages directs sur la violence de la police croate. Et puis la route migratoire a changé. Alors, l’année suivante, on a transporté nos douches jusqu’en Serbie, à la frontière hongroise. On utilisait jusqu’à 1000 litres d’eau et distribuait 150 douches par jour.

Là-bas, les gens nous ont raconté les violences qu’iels avaient subies de la part de la police bulgare à la frontière turque. Alors c’est devenu notre destination suivante en 2023.

En Bulgarie, les réfugié·e·s sont placés dans des centres gouvernementaux, donc nos douches n’étaient plus utiles. Mais la situation était tout de même préoccupante.

Franchir cette frontière est très dangereux. Les gens doivent marcher des kilomètres à travers les bois, en se fiant souvent à des passeurs peu scrupuleux. La police bulgare procède constamment à des expulsions illégales vers la Turquie et n’hésite pas à recourir à la violence, tirant et ignorant les appels à l’aide. J’ai vu de mes propres yeux l’état dans lequel iels arrivent : déshydraté·e·s, inconscient·e·s, mourant·e·s.

Grâce à un médiateur qui travaille pour une association locale et parle à la fois arabe et bulgare, nous avons commencé à répondre à une ligne d’assistance téléphonique mise à disposition des personnes ayant pénétré en territoire bulgare.

Une fois qu’on sait où iels se trouvent dans les bois, on leur apporte à manger, à boire, et on attend ensemble l’arrivée des secours. Les appels à l’aide se sont rapidement multipliés.

Avec toute cette activité, la police est devenue hostile à notre égard, s’est mise à nous suivre, à nous retenir pendant des heures dans leurs casernes et nous donner l’ordre d’arrêter d’aller à la frontière. Le problème, c’est que si personne ne les surveille, les gardes-frontières refoulent les gens ou les abandonnent dans les bois. Même les corps des mort·e·s, parfois de très jeunes garçons, sont laissés à l’abandon si nous ne sommes pas là.

C’est pourquoi nous reviendrons cette année, fin février. Pour redonner un peu de dignité dans un endroit où elle a été perdue.

Flò

Flò est membre du Collettivo Rotte Balcaniche Alto Vicentino, créé pour soutenir les migrant·e·s sur la route des Balkans. Elle raconte à Sphera comment une décision spontanée d’un groupe d’amis a conduit à une association aidant des centaines de personnes sur la route grâce à des méthodes ingénieuses.

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