Budapest, le 29 janvier
Quand nous avons appris que j’attendais une fille, mon mari et moi étions ravi·es. Nous avions eu deux garçons ensemble, élevions mes deux filles ainées et j’étais de nouveau enceinte. Mais à douze semaines de grossesse, un test a révélé que notre bébé était atteint du syndrome d’Edwards, un trouble génétique rare, lui laissant peu de chance de survie. Nous avons donc décidé de la laisser partir, d’interrompre la grossesse.
Le matin du 8 mai 2015, j’ai retrouvé mon gynécologue-obstétricien habituel. Malheureusement, il ne pouvait pas pratiquer l’opération. Il m’a donc accompagnée jusqu’au service, puis est rentré chez lui tandis qu’on m’installait dans une chambre d’hôpital pour six personnes.
Mes compagnes de chambres étaient toutes là pour des interventions gynécologiques. Parmi elles se trouvait une jeune mère, venue pour un avortement, qui disait qu’elle était contente d’avoir enfin un peu de répit. Quand j’ai entendu ça, j’ai pensé : « Pardon ? » Avec le recul, bien sûr, je ne suis pas en colère contre cette femme — tu ne sais jamais pourquoi une personne avorte — mais sur le coup et dans ma situation, ça me semblait trop injuste.
Au bout d’un moment, les infirmier·ères m’ont emmenée dans une autre salle afin de m’insérer un dilatateur vaginal en vue de l’opération. J’étais allongée là, les jambes écartées, en pleurs, quand le docteur s’est tourné vers moi et m’a dit qu’il allait me renvoyer chez moi si je n’arrêtais pas. Je suis du genre à sourire pour braver les malaises, mais là, mon sourire n’avait vraiment rien de sincère. Je ne pouvais pas me défendre.
J’ai dû retourner dans la chambre quand les douleurs, similaires à des crampes de règles, ont commencé. Mon mari attendait devant. Il a demandé à entrer pour attendre avec moi. Les autres occupantes de la chambre ont accepté, mais l’infirmière a refusé.
Quand les médecins sont venu·es me chercher pour l’opération, je l’ai vu dans le couloir. On se tenait là, debout, les yeux dans les yeux à se demander une dernière fois : a-t-on fait tout ce qu’on pouvait ? J’étais dans une de ces blouses chirurgicales qui vous donnent un air ridicule, il avait les mains sur mon ventre. C’est comme ça qu’on lui a dit au revoir.
J’ai marché jusqu’à la salle d’opération. Je me souviens des affreuses chaises d’hôpital dans ce couloir sombre, où je suis restée assise seule avec mes pensées pendant 20 minutes.
Puis on m’a fait entrer dans le bloc, où tout était prêt. Ça m’a brisé le cœur. Alors que j’étais allongée au milieu de cette grande salle avec plein de gens autour de moi, personne n’a eu un gentil mot pour moi. Et quand je me suis réveillée, j’étais seule.
Après mon retour dans la chambre l’après-midi, je saignais abondamment. J’ai supplié pour qu’on me donne un nouveau drap, mais personne n’était là pour m’aider. J’ai dû me lever et aller en chercher un moi-même.
Les autres femmes étaient toutes rentrées chez elles. La chambre était vide. Puis mon mari est arrivé. Enfin, nous étions réuni·es… jusqu’à ce qu’une infirmière entre et me gronde parce que je recevais un visiteur. J’ai donc passé la soirée de nouveau seule dans cette chambre.
À un moment, une nouvelle femme est arrivée. Elle m’a demandé quand j’avais accouché. J’ai dû lui dire que mon bébé venait de mourir.
Tant de choses auraient pu mieux se passer si quelqu’un·e avait fait plus attention. Si quelqu’un·e m’avait tenu la main ; si quelques mots gentils m’avaient été adressés ; si j’avais été mise dans une autre chambre séparée. Aujourd’hui, je sais qu’on aurait dû laisser mon mari être présent. Quelle différence cela aurait-il fait si on l’avait autorisé à attendre avec moi dans ce couloir sombre ?
Je suis mère de huit enfants, dont trois qui ne sont pas nés. Lors de mes deux fausses couches, l’expérience a été très différente : le médecin m’a accompagné dans le service en me tenant la main et en m’écoutant. L’une des infirmières m’a raconté qu’elle avait aussi fait une fausse couche. Je me souviens aussi des mots de ma sœur : « Ce bébé qui est parti t’as préparée pour le prochain. » Et j’ai eu un enfant peu après. Mais après l’avortement, j’ai eu beaucoup plus de mal à lâcher prise.
Les traumas, les souvenirs de l’hôpital me sont revenus dans les semaines qui ont suivi. Je me suis rendu compte que j’avais besoin d’en parler et je me disais : et si les autres n’avaient pas accès à toutes les informations nécessaires pour faire face à ce genre de situation ?
J’en ai discuté avec une amie qui m’a dit que je devrais faire mon deuil et trouver la joie auprès de mes quatre autres enfants en bonne santé. J’ai quand même décidé de partager mon expérience sur Facebook. Mon histoire a attiré la sympathie. Mon post a donné naissance à un groupe, puis à une fondation.
J’ai dit au revoir à ma fille le 8 mai 2015. Cette année, la fondation fêtera ses dix ans.
Pendant ces dix ans, nous avons travaillé avec les institutions, des profession·nelles de la santé et des parents. Je me suis rendue dans des hôpitaux pour parler aux soignan·tes. Nous avons aidé des milliers de couples via des expositions, des événements, un soutien financier ou des conseils de profession·nelles.
Les sujets ayant trait aux fausses couches, à l’infertilité ou la grossesse ne doivent pas faire l’objet de tabous. J’aimerais que tout le monde soit mieux informé, parents comme soignant·es. Une fois, lors d’un événement, les membres d’une équipe médicale m’ont dit qu’iels n’avaient pas conscience que leurs actions et paroles avait tant d’importance. Alors que dans les faits, elles peuvent tout changer pour nous, patientes.