Lettonie, le 16 octobre,
J’essaie de me lever à 6h20, mais il fait encore nuit dehors à cette heure-ci et je lutte pour sortir du lit. Je ne suis pas du matin, mais quand j’arrive à me lever tôt, j’ai l’impression d’être une championne. Je me mets rapidement quelque chose sur le dos, sors et enfourche un scooter électrique. Je mets de la musique, souvent quelque chose de léger et un peu bête, comme Espresso de Sabrina Carpenter. J’adore la sensation du vent sur mon visage, le calme des rues et l’idée que tout le monde dort encore.
Quand j’arrive à la salle, je mets mon kimono et me dirige vers les tapis. On se salue, ça fait partie du rituel, puis l’entraînement commence : d’abord avec des exercices de mobilité, c’est comme faire des gammes en musique, puis c’est combat libre, et là, tout le monde se roule par terre en suant.
À ma nouvelle salle de sport, j’apprends enfin un peu de letton. J’y ai rencontré cette fille avec qui on a fait un pacte : je lui apprends des mouvements et elle traduit et m’apprend des mots.
Tout a commencé en 2020. J’étais à Moscou, à l’anniversaire d’un ami et j’ai partagé un taxi avec un mec qui faisait du jiu-jitsu. On a échangé nos Insta et après un petit moment à regarder ses stories, je me suis inscrite à une session avec son coach.
Avant ça, je pensais que le jiu-jitsu, comme tous les autres arts martiaux, c’était juste des groupes d’hommes en sueur qui s’agitaient sur des tapis, mais j’avais tort. Il y a toute une philosophie derrière. Il s’agit de tomber et de se relever, de voir comment une fille de petite corpulence peut mettre un homme de deux fois son poids sur son dos si elle a la bonne stratégie, de rester concentré.
Quand le covid est arrivé, la salle a fermé. C’est donc seulement le 13 février 2022 que j’ai repris le jiu-jitsu. Mon ancien copain m’avait invitée à un “date sur le tatami”, c’était marrant.
Dix jours plus tard, la Russie a envahi l’Ukraine. Mes collègues m’ont réveillé à 5h et m’ont dit de venir à la rédaction. On s’est mis à travailler 24h/24, 7 jours sur 7.
Un jour, la police m’a arrêtée dans le métro, à cause de mon travail, ils m’avaient sûrement suivie grâce au système de reconnaissance facial. Après ça sont arrivées mes premières attaques de panique, je ne pouvais plus descendre dans le métro, j’étais parano à cause des caméras. Je ne me déplaçais plus qu’en taxi et j’ai commencé doucement à faire mes valises et à songer à partir.
Le jiu-jitsu m’a vraiment aidée à cette période. J’étais tellement anxieuse que je ne dormais pas, mais au moins, je pouvais m’entraîner jusqu’au point où mon corps s’effondrerait de fatigue. Le fait d’être au milieu d’hommes presque comme dans un ring m’a aussi donné le sentiment que si jamais l’occasion se présentait, je saurais me défendre.
Pendant six mois, j’ai rempli mon quotidien de jiu-jitsu et de musique – j’étais alors en troisième année d’école de musique. J’avais mon kimono dans un sac et une robe et des talons pour les concerts dans un autre. J’avais l’impression de vivre une vie à la Hannah Montana.
En août 2022, j’ai quitté Moscou et atterri à Riga. J’ai dû repartir à zéro et je suis retournée sur les tapis. Aller à la salle m’a donné une routine, la stabilité qui manquait dans tous les autres pans de ma vie. Je me suis fait des ami·e·s, j’ai rencontré tellement de filles incroyables, j’admire chacune d’elles. C’est un moyen de sortir de ma petite bulle. Il y a aussi un sentiment très fort d’appartenance à une communauté, presque comme dans une culture alternative.
J’aime observer la surprise des gens quand je leur dis que moi, une fille petite et mignonne, pratique les arts martiaux. C’est comme un superpouvoir. Ça me rend plus confiante. Dans ce monde instable, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose que je contrôle, je me sens forte.
Bien que je participe à des compétitions, j’essaie de ne pas me fixer d’objectif. Mon but principal est de ne pas perdre la joie que je ressens, ce sentiment de “wahou, je peux faire ça, moi aussi ?” Si je décroche ma ceinture bleue, ce sera un gage, un symbole de ce que j’ai traversé : l’immigration, la guerre, les répressions, les adieux. Les choses auxquelles j’ai survécu.
Nadya
Nadya est une journaliste et vidéaste de 29 ans. Originaire de Moscou, elle travaille en exil. Elle pratique le jiu-jitsu brésilien depuis deux ans et demi et porte une ceinture blanche (celle des débutant·e·s) avec quatre bandes. Il ne lui en manque plus qu’une pour obtenir sa ceinture bleue.
Ce témoignage a d’abord été publié dans notre newsletter In Vivo. Pour recevoir d’autres histoires similaires assorties de recommandations culturelles toutes les deux semaines, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter.

