N°13 – From one war to another

Daria, her husband and two of her children, left their home in Moscow after the Russian invasion of Ukraine, settled in Tel Aviv, Israel, and left her home there, too, after the Hamas attacks on October 7th. She explains what it feels like to flee and leave your home twice.

Par

Düsseldorf, 22 novembre 2023

Je ressens quelque chose d’étrange. Je n’arrive pas à croire qu’autant de vies puissent être contenues dans une seule, toutes ces vies qu’on nous donne et elles sont toutes si différentes.

Le 24 février 2022, quand on s’est réveillé·e·s et qu’on a lu les premières nouvelles (de l’invasion russe, ndlr.), pour être honnête, on n’en croyait pas nos yeux. Mais en une fraction de seconde, on a compris que le futur de nos enfants venait d’être détruit, qu’on nous avait pris notre pays, qu’à partir de maintenant et pour toujours nous serions associé·e·s aux fascistes, que nos enfants seraient haï·e·s juste parce qu’iels parlent russe, à cause de leur nom de famille.

Je viens d’une famille juive. Une partie de mes ancêtres sont morts dans les camps de concentration. La guerre précédente, la Seconde Guerre mondiale, nous l’avons toujours envisagée du point de vue des victimes. Cette fois, en un instant, j’ai compris ce que ça faisait d’être de l’autre côté, de celui des Allemand·e·s qui ne soutenaient pas Hitler.

Nous avons donc simplement rempli deux valises, pris un avion et quitté le pays. Et lorsque nous sommes arrivé·e·s à l’aéroport Ben-Gurion à Tel-Aviv, nos ami·e·s nous ont dit : “Mais vous avez perdu la tête ? Deux valises ? Vous êtes quatre !” Nous n’avions pas réalisé que nous allions quelque part, que nous émigrions. J’avais l’impression qu’on m’avait attrapée par les cheveux et traînée dans un autre endroit.

De toute façon, les choses les plus importantes ne peuvent pas être empaquetées et emportées ailleurs. Les tombes de mes parents vont rester là-bas, il n’y a rien que je puisse faire. Je me dis juste qu’iels sont avec moi où que j’aille.

Reconstruire sa vie dans un autre endroit, c’est très difficile quand tu n’avais aucune intention de bouger. C’était un peu comme si nous avions vingt ans de nouveau, mais que c’était nous les adultes, cette fois. Nous n’avions plus nos parents sur qui nous reposer, au contraire, nous étions responsables d’autres personnes. Et c’était terrifiant.

Le 7 octobre, nous nous sommes réveillé·e·s à 6h30 au son de la sirène, complètement à l’ouest. On a attrapé notre fils et couru dans les escaliers. Les voisin·e·s se tenaient là, aussi endormi·e·s et perdu·e·s que nous. Pieds nus en sous-vêtements. Nous n’étions pas prêt·e·s pour ça, bien qu’il y ait une ‘blague’ en Israël qui dit que tu dois toujours dormir dans un pyjama décent. Ce n’est qu’à la troisième sirène que j’ai pensé à enfiler un short.

Une peur insidieuse et étouffante s’est installée. Au téléphone, nos ami·e·s qui vivaient ici depuis 30 ans nous ont dit qu’iels achetaient des billets d’avion. Nous avons donc aussi cherché des tickets qui nous emmèneraient en Europe, à Düsseldorf dans l’idéal, là où vit ma sœur.

Tout était un immense déjà-vu. Le deuxième départ en un an et demi. Je n’arrêtais pas de me répéter : “Ce n’est pas le monde dans lequel je veux que mes enfants grandissent.” D’un autre côté, maintenant, nous savions exactement comment faire nos bagages. Cette fois, nous n’avons pris qu’une petite valise, c’est tout. Nous savions que les autres “choses” n’étaient pas importantes.

Je suis très fière de nous, de mon mari qui a trouvé un nouveau travail à l’étranger, de mes fils qui ont quitté leurs ami·e·s, s’en sont fait de nouveaux·elles et ont appris une autre langue, de ma fille qui a décroché son premier emploi dans un autre pays. Je suppose que c’est ce que cette émigration m’a apporté, ce sentiment incroyable de fierté pour nous et pour moi aussi.

Au dernier Nouvel An, l’un de nos fils a levé son verre et dit : Buvons à nos parents, qui toute leur vie nous ont enseigné l’importance d’être honnêtes, et qui quand le moment est venu, nous l’ont prouvé. Iels ont été à la hauteur de leurs principes.”

Malgré tout, c’est difficile de ne plus avoir sa maison. Elle me manque terriblement. Ses feuilles bleues me manquent, l’air, la lumière, la lumière de Moscou ! L’odeur après une averse, et l’odeur de la ville en général. Mon benjamin ne s’en est pas encore remis. Nous venions de fêter son cinquième anniversaire quand nous sommes parti·e·s de Russie. Il est très émotif, il se souvient de certaines choses. De tout.

Il y a quelques mois, il m’a demandé : “Qu’est-ce qui est plus important selon toi, une famille ou une maison ?” Une psy pour enfant m’avait dit que lorsqu’un enfant pose ce genre de questions existentielles auxquelles on ne peut pas répondre, il faut les lui retourner. J’ai donc dit : “D’après toi ?” et il a répondu : “Je pense que la maison, c’est plus important, parce que la famille est là, quoi qu’il arrive.” Avec ces quelques mots, il venait d’exprimer l’essence de notre vie.

Daria*

Daria, son mari et deux de leurs enfants ont quitté Moscou après l’invasion russe de l’Ukraine, se sont installé·e·s à Tel-Aviv en Israël et là aussi ont quitté leur maison après les attaques du Hamas le 7 octobre. Elle tente d’expliquer ce que ça fait de fuir sa maison deux fois de suite.
*Le nom a été changé

 

Ce témoignage a d’abord été publié dans notre newsletter In Vivo. Pour recevoir d’autres histoires similaires assorties de recommandations culturelles toutes les deux semaines, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter.

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