N°70 — 200 resistance fighters on eBay

Although Greece was occupied by the Nazis for more than three years, few images from that period exist. However, a series of photographs depicting a landmark act of repression against the country’s resistance movement—the execution of 200 resistance fighters by the German army—recently resurfaced on eBay, evoking a profound sense of emotion and widespread awe…

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Alors que la Grèce a été occupée par les nazis pendant plus de trois ans, peu d’archives visuelles témoignant de cette époque sont disponibles. Mais récemment, une série de photos illustrant l’un des plus gros actes de répression de la résistance du pays – l’exécution de 200 partisans par l’armée allemande – a refait surface sur eBay, provoquant un émoi national. Despina vit à quelques mètres du lieu du massacre et a grandi avec la mémoire de ces résistants. Elle peut désormais confronter le mythe à la réalité et mettre des visages sur la notion de courage qu’on lui a inculquée petite.

Kaisariani, le 1er avril 2026,

Il y a un mois, le samedi 14 février au soir, sur Facebook, je suis tombée sur des images qui m’ont profondément bouleversée. La légende disait qu’elles représentaient l’un des épisodes les plus sombres de l’occupation nazie en Grèce, l’exécution de 200 « antistasiakoi » (résistants en grec, ndlr.) le 1er mai 1944 au champ de tir de Kaisariani. Kaisariani, c’est le quartier où j’ai grandi ; le champ se trouve à peine à 100 mètres de l’appartement où je vis aujourd’hui.

Sur huit photographies saisissantes, on peut voir un groupe d’hommes, la tête haute et une lucidité implacable dans le regard, marcher courageusement vers leur exécution. Au début, je n’en croyais pas mes yeux. Quatre-vingt-deux ans après les faits ? C’était sûrement un faux. Mais très vite, des historiens ont republié ces images sur les réseaux sociaux, soulignant que les soldats allemands photographiaient souvent leurs propres atrocités et que des photos semblables avaient commencé à réapparaître ces dernières années, souvent lors de ventes aux enchères internationales. Les clichés en question ont en effet récemment fait surface sur eBay, par l’intermédiaire d’un vendeur belge. Leur authenticité a finalement été vérifiée par des spécialistes du ministère grec de la Culture, qui les a ensuite acquises.

Pour nous, à Kaisariani, l’exécution des 200 antistasiakoi n’est pas simplement un événement historique de plus. C’est une expérience collective immersive, une plaie sanglante sous la chemise ouverte de notre quartier, qui a donné le rythme aux battements de son cœur.

La plupart des exécutés étaient des communistes, des prisonniers politiques de la dictature grecque. Le dictateur Metaxas (au pouvoir de 1936 à 1941, ndlr) les avait auparavant livrés aux forces d’occupation. Selon la version dominante, ces hommes ont été exécutés en représailles à l’assassinat d’un général allemand par la Résistance grecque quelques jours plus tôt dans le Péloponnèse. Mais pour l’illustre résistant grec Manolis Glezos (l’homme qui a entre autres décroché le drapeau nazi hissé sur l’Acropole en mai 1941, ndlr.), l’exécution était motivée par un désir de vengeance plus général. À ce moment-là, les Allemands savaient déjà qu’ils avaient perdu la guerre. Ils ont choisi Kaisariani, un bastion de la résistance, comme lieu d’exécution, et la date du 1er mai pour maximiser l’impact symbolique de cet acte.

Même si, jusqu’à la chute de la dictature militaire en Grèce en 1974, les gouvernements de droite successifs ont occulté l’histoire de la résistance menée par la gauche pendant la guerre, à Kaisariani, nous avons grandi en écoutant les témoignages de ceux qui avaient vécu cette époque. Ces récits ont discrètement nourri notre sens de la dignité humaine bien avant que nous soyons en âge de comprendre ce concept ou que nous voyions ces principes codifiés dans des chartes internationales.

Nous avons été élevé·es en écoutant les récits de l’exécution jusqu’à ce que la génération de la guerre disparaisse presque entièrement. On nous a raconté les mots que les condamnés jetaient depuis les camions qui les emmenaient au champ de tir, dans l’espoir que ces bouts de papier parviennent d’une manière ou d’une autre à leurs proches. On nous a raconté que les 200 chantaient à tue-tête tandis que les camions les emmenaient vers la mort, et que, debout devant le peloton d’exécution, ils levaient le poing en signe de défi. On nous a parlé d’une femme qui a assisté au carnage depuis son balcon et qui a perdu la raison.

Pourtant, l’histoire qui m’a le plus marquée est celle de ma grand-mère. Jusqu’au jour de sa mort, elle racontait comment les Allemands avaient ensuite entassé les corps dans des camions pour les emporter – et alors que le convoi passait, « le sang coulait comme une rivière, il coulait dans les rues, et je courais derrière, en me cachant pour qu’ils ne me voient pas ». Elle était alors très jeune. Des femmes jetaient des fleurs sur cette rivière de sang, comme dans une litanie. On dit que le temps atténue la douleur, mais chaque fois que ma grand-mère racontait cette histoire, elle fondait en larmes. Une telle horreur marque la mémoire de nos corps, de nos souffles, même.

En écoutant ces récits, nous avions imaginé ces hommes comme des géants marchant vers la lumière. Et voilà que soudain, un samedi soir comme les autres, nous avons vu leurs vrais visages alors qu’ils se dirigeaient vers leur sacrifice, la tête haute, fiers, bien habillés comme s’ils se rendaient à un festin ; puis se tenant debout, la tête haute et les poings levés, face au peloton d’exécution.

Sur ces photographies, le mythe embrasse la réalité : elles correspondent parfaitement aux innombrables récits que nous avons écoutés. Le regard et la posture inébranlables des victimes ont en effet retourné l’appareil photo de l’occupant contre lui. Ces clichés sont uniques, car il sont la résistance en images.

C’est une coïncidence extraordinaire que les « 200 de Kaisariani » aient choisi ce moment précis de l’histoire pour ressurgir et nous regarder droit dans les yeux : précisément au moment où la Convention de Genève et tous les traités internationaux que l’humanité a inventés après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher de nouvelles atrocités s’effondrent ; précisément au moment où le fascisme devient une pandémie et se normalise dans le monde entier. C’est à cette heure critique que les 200 antistasiakoi ont choisi de s’adresser à nous pour nous poser une question : « Vas-tu défendre notre mémoire ? Vas-tu, toi aussi, te dresser contre le fascisme ? »

Despina   

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