Hajnówka, le 4 février 2026,
Je me souviens de la nuit où nos vies ont changé. J’habite à Hajnówka, une petite ville polonaise à 20 kilomètres de la frontière avec la Biélorussie. Un matin d’août 2021, je me suis réveillé et tous les médias parlaient des réfugié·es ! Des centaines de personnes étaient apparemment bloqué·es à la frontière, dans la forêt de Białowieża, à côté de chez moi. Iels ne pouvaient pas retourner sur leur pas, vers Minsk, et n’étaient pas autorisé·es à entrer en Pologne.
Beaucoup de médias expliquaient alors que ces personnes étaient “des terroristes”, que les hommes allaient “violer des femmes”, qu’ils représentaient “un danger” pour notre société. J’avais besoin de savoir si tout ça était vrai. Et la façon la plus simple d’en avoir le cœur net était d’aller voir par moi-même ce qui se passait. J’ai donc pris un sac à dos avec beaucoup d’eau et de nourriture et me suis dirigé vers la “las”, la forêt en polonais.
Après quelque temps à marcher dans les bois, j’ai rencontré une famille d’Afghan·nes. Nous avons rapidement échangé. Je ne me souviens pas depuis combien de temps iels erraient là, mais Iels étaient soulagé·es de me voir. Moi, de mon côté, je n’ai pas perçu un danger en ces personnes, j’ai vu des humain·es. Et je leur ai donc porté assistance.
C’était il y a quatre ans et demi. Depuis, je suis retourné à Białowieża un nombre incalculable de fois, parfois seul, parfois avec ma famille ou avec d’autres volontaires et désormais avec des membres de POPH (pour “Podlaskie Ochotnicze Pogotowie Humanitarne” ou “Service humanitaire volontaire de Podlasie”, en français, ndlr.), l’organisation dont je fais partie.
POPH a mis en place un “numer alarmowy”, une ligne d’urgence via laquelle les exilé·es bloqué·es dans la forêt peuvent nous contacter lorsqu’iels ont besoin d’aide. Elle fonctionne 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Et elle est très utilisée.
Les messages peuvent arriver à n’importe quel moment. La dernière fois, c’était l’après-midi. Un groupe de six personnes originaires du Soudan avait besoin d’aide. Comme on le fait à chaque fois, on a alors préparé de la soupe chaude, du thé chaud, des vêtements chauds (en ce moment, la température avoisine les -15 degrés la nuit dans la forêt de Białowieża, ndlr), de la nourriture et des trousses de premier secours. Puis, nous avons pris le chemin de la forêt, mais nous n’avons pas pu aller bien loin, car la police était dans les parages.
Au mois de mars, le gouvernement a suspendu le droit de demander l’asile pour les migrant·es arrivant en Pologne via la frontière avec la Biélorussie. Lorsqu’iels se font prendre par les gardes-frontières, iels sont renvoyé·es en Biélorussie. Parfois nous recevons des messages, nous nous mettons en route, puis nous remarquons que le téléphone de la personne qui nous avait contacté·es est désormais éteint ; a priori, ça veut dire qu’elle a été attrapée. Nous devons donc souvent nous cacher de la police pour ne pas leur faire courir ce risque en nous faisant repérer.
Cette fois-là pour le groupe de Soudanais·es, nous avons dû attendre 22 heures — et surtout iels ont dû attendre 22 heures — avant de pouvoir leur porter secours. Après presque une journée sans pouvoir rien faire, dès que la police est partie, nous nous sommes remis en route et les avons enfin trouvé·es. Iels étaient épuisé·es. Nous leur avons donné des chaussures, des chaussettes, de la nourriture…
La plupart des gens qui essaient de passer la frontière par ici viennent d’Afrique, du Maroc ou de Syrie par exemple, et il y a également beaucoup de gens d’Afghanistan ou du Pakistan. En général, quand nous arrivons à elles, les personnes ont déjà fait un très long et éprouvant voyage — il est difficile de se déplacer dans la dense forêt de Białowieża. Leurs besoins sont donc plus ou moins les mêmes à chaque fois. Iels n’ont pas bu depuis longtemps, pas mangé depuis plusieurs jours. Certain·es se sont blessé·es sur le chemin et ont aussi besoin de soins médicaux.
C’est aussi souvent dans leur périple la première fois qu’iels rencontrent des gens qui les traitent comme des personnes normales. Quand iels réalisent que nous ne représentons pas un danger, iels nous remercient d’enfin respecter leurs droits humains.
Malheureusement, nous ne pouvons pas faire plus. Iels ne peuvent pas nous suivre, iels doivent rester dans la forêt. C’est trop risqué : s’iels se font repéré·es, alors c’est retour de l’autre côté de la frontière. C’est très dur.
À Białowieża, il y a toujours autant de monde qu’en 2021, la nuit où tout a changé. Et depuis que le droit d’asile est suspendu, on retrouve aussi beaucoup de corps sans vie. Ils finissent parfois dans la rivière Bug (qui coule le long de la frontière, ndlr.).
Je suis très en colère contre notre gouvernement. Iels laissent les gardes-frontières et l’armée enfreindre la loi. Notre pays ne respecte pas les droits humains, notre pays ne respecte pas le droit d’asile pour les réfugié·es. (Depuis le début de la crise migr,atoire de nombreux incidents impliquant les autorités ont été rapportés par différentes organisations, telles Human Rights Watch ou Amnesty International, et les reconductions sommaires à la frontière sans examen individuel violent la législation européenne en matière de droit d’asile, ndlr.) Nous, citoyen·nes à la frontière, avons donc pris les choses en main, mais nous n’avons pas toujours le pouvoir de nous battre à armes égales.
Mateusz.

