Novi Sad, le 3 décembre 2025,
J’ai grandi dans une famille très rebelle. Nous ne nous taisons jamais. Nous avons toujours eu ce caractère combatif. Donc, lorsqu’il y a un an, l’auvent de la gare de Novi Sad s’est effondré, j’ai d’abord eu peur que ma sœur ou mes amis soient là, puis je me suis dit : « Bon, ça suffit. »
Nous avons gardé le silence sur tant de choses en Serbie et pendant si longtemps que nous savions que cet événement dramatique n’était que la partie émergée de l’iceberg. C’est avec cette idée en tête que le mouvement a commencé.
Au début, tout le monde avait peur parce que nous ne savions pas ce qui pouvait arriver. Nous nous doutions que le gouvernement était capable de frapper et d’arrêter des gens au hasard, il nous a donc fallu bien du courage.
Au cours de l’année écoulée, j’ai passé la plupart de mon temps à la faculté, où je dormais et mangeais. Je voyais même ma famille là-bas. Beaucoup de cercles d’ami·es ont changé. Je ne fréquente plus autant certaines personnes qu’avant, soit parce qu’elles ne sont pas d’accord avec tout cela, soit parce qu’elles n’ont pas l’énergie nécessaire pour s’investir. Nous nous sommes en quelque sorte séparé·es. La peur s’est également installée : on est toujours à l’affût, on regarde si on nous suit, si on est sur la liste de quelqu’un…
J’ai beaucoup de mauvais souvenirs que je n’aime pas me remémorer, comme les passages à tabac par la police. Mais le moment le plus marquant pour moi a été lorsque nous avons marché de la ville de Bor à la ville de Nis. Je ne me savais pas capable de marcher 130 kilomètres avec une entorse à la cheville. Nous sommes passé·es par des petits villages et les gens sortaient pour nous saluer, nous donner des pommes, de la nourriture, nous prendre dans leur bras. C’était incroyable de voir tout ça !
La contestation est toujours d’actualité dans notre pays. Elle s’est immiscée dans toute la société serbe. À la télévision, dans les trains, dans les bus, partout, tout le monde parle des manifestations.
Les gens ont réalisé qu’iels ne sont pas seul·es. Et iels se rendent compte que les jeunes ne restent pas silencieux. Nous ne nous contentons pas de scroller sur les réseaux sociaux. Nous participons activement à quelque chose. Beaucoup de personnes âgées ont compris que le gouvernement n’agissait pas pour elles grâce à l’implication de leurs petits-enfants dans le mouvement.
Dans d’autres pays, certain·es jeunes qui manifestent actuellement essaient de comprendre comment nous avons réussi à mobiliser tout le pays. L’autre jour, je parlais des manifestations avec un ami italien et il m’a dit : « OK, dis-moi comment faire ! »
Bien sûr, au cours des douze derniers mois, nous avons connu des périodes de démotivation, des moments où nous nous demandions pourquoi nous continuions… Puis nous nous rappelions que nous ne faisions pas cela seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour nos ami·es, notre future famille, afin qu’iels puissent vivre dans une Serbie normale. L’envie est donc toujours là, mais nous sommes plus fatigué·es. Beaucoup de gens se sont joints à nous, mais certain·es ont abandonné, iels n’avaient pas l’énergie nécessaire. Cependant quand il y a quelque chose à faire, iels sont là. Il suffit de les appeler et iels viennent nous aider.
Un an plus tard, l’objectif des manifestations reste le même : vivre dans un pays sans corruption. Mais les moyens de lutte ont changé. Depuis quelques mois, nous demandons des élections législatives.
Nous ne dormons plus dans les facultés, car nous avons compris que, si nous continuions à bloquer notre éducation, cela allait poser un gros problème. Nous essayons toujours de trouver une façon d’aller en cours et de manifester.
Après un an de lutte, je pense que nous sommes plus courageux et courageuses. Nous continuerons à nous battre, car nous sommes conscient·es que, si nous ne le faisons pas maintenant, si nous abandonnons, nous disparaîtrons tout simplement. Nous n’aurons pas le choix, soit nous irons en prison, soit nous quitterons le pays. Il n’y aura pas de troisième option.
Dana

