N° 45 – Livin’ on the edge

I live and work in the same city, but not in the same country. The island where I live, Cyprus, is divided into two by a border which cuts through its capital, Nicosia. I’ve been living in the southern part of Nicosia for a year and a half now. However, my job, my family, and many…

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Nicosie, le 25 mars

La ville où j’habite est aussi celle où je travaille, mais elle me fait changer de pays. L’île sur laquelle je vis, Chypre, est divisée en deux par une frontière, et c’est aussi le cas de sa capitale, Nicosie.

J’habite de l’autre côté de la frontière, dans la partie sud de Nicosie, depuis un an et demi maintenant. Mais mon travail, ma famille et bon nombre de mes ami·e·s se trouvent toujours côté nord. Ma vie, ma routine quotidienne, est donc coupée en deux.

Je me lève généralement vers 6h du matin, prends mon petit déjeuner avec mon mari et ma fille, puis je me rends en voiture jusqu’à la frontière, un trajet d’environ 20 minutes. Aux points de contrôle, je montre mes deux cartes d’identité. Côté sud grécophone, ma carte de la république de Chypre, et côté nord, celle de la république turque de Chypre du Nord (RTCN). Pareil pour l’assurance de ma voiture : j’ai un contrat pour le nord et un autre pour le sud. Selon la circulation, après 20 minutes supplémentaires de trajet, j’arrive à l’école où j’enseigne.

J’y suis jusqu’à 14h, puis je vais déjeuner chez mes parents. Donc, même si techniquement mes parents vivent dans un autre pays, je peux les voir souvent, sans avoir besoin de prendre l’avion.

Après le repas, je vais faire quelques courses. En un sens, c’est un avantage, car je peux prendre ce qu’il y a de mieux de chaque côté. Vers 16h, je passe les points de contrôle dans l’autre sens et je rentre chez moi.

Même si les checkpoints ont ouvert en 2003, ce qui était un grand pas en avant, ils sont restés fermés si longtemps que les gens sont aussi divisés mentalement.

Ici à Nicosie, quand il s’agit de sortir dîner avec des amis, 95% des gens ne vont considérer que des endroits qui se situent de leur côté. Ce n’est pas seulement une question de barrière linguistique ; des problèmes comme les longues files d’attentes au checkpoint ou le fait que les cartes SIM ne fonctionnent pas de l’autre côté découragent les gens de traverser.

Dans presque chaque conversation entre Chypriotes, le sujet de la frontière est abordé à un moment ou un autre. On finit toujours par parler de ce que l’avenir nous réserve, surtout au nord, où l’on se sent limité à cause de la division. De l’extérieur, on dirait qu’on a accès a tout — mais en réalité, ce n’est pas le cas.

La république turque de Chypre du Nord n’est pas reconnue internationalement, ce qui rend la vie quotidienne assez compliquée. Par exemple, je ne peux même pas déposer mon salaire sur un compte bancaire côté sud, car il vient d’une institution d’un pays non reconnu. C’est à cause de ces difficultés liées au nord qu’on a finalement décidé de déménager au sud, en république de Chypre.

Déménager de l’autre côté de la frontière n’est pas quelque chose qui arrive souvent, raison pour laquelle je pensais, au début, que mes ami·e·s remettraient ma décision en question. Mais contre toute attente, quand je le leur ai annoncé, la plupart ont compris. Iels me disaient : « Tant mieux pour toi ». Ce n’était pas la réaction que j’avais imaginée. Après notre déménagement, on s’est sentis mieux accueillis que ce à quoi je m’attendais, et c’est quelque chose qui m’a vraiment plu.

Des deux côtés, il existe encore une petite minorité qui voit les personnes de l’autre côté de la frontière comme des ennemis. Mais la majorité des gens sont seulement coincés dans cet entre-deux, car les checkpoints ne sont pas assez poreux. On ne peut pas simplement traverser la frontière pour aller à la salle de sport ou boire une bière. Par conséquent, les gens n’interagissent pas assez, n’apprennent pas assez à se connaître. Il n’existe presque pas d’espace commun pour les deux communautés — juste quelques endroits où Chypriotes grec·que·s et Chypriotes turc·que·s se réunissent atour de partages d’expériences.

Pour l’avenir, je veux garder espoir, car sans espoir, il n’y a plus rien. J’étais plus optimiste il y a quelques années, quand on avait l’impression d’aller vers une solution. Mais on ne doit pas perdre espoir ; nous devons nourrir notre propre espoir à travers la collaboration pour créer quelque chose qui ait de la valeur et montrer l’exemple.

Tuğçem

Tuğçem est née et a grandi dans la partie nord de Chypre, au sein de la république turque de Chypre du Nord. Aujourd’hui, cependant, elle habite de l’autre côté de la frontière, dans la partie sud grécophone de Nicosie — la dernière capitale divisée de l’Union européenne. Elle partage l’histoire derrière sa décision, raconte comment elle gère son travail et sa famille qui se trouvent toujours au nord, et ce qu’implique une vie constamment à cheval entre les deux moitiés d’une île divisée.

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